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Place à l'égalité
entre les femmes et les hommes

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Allocutions | vendredi 19 octobre 2012

Allocution – Fédération des agricultrices du Québec spécial 25e anniversaire

Notes pour une allocutionde Mme Julie Miville-Dechêneprésidente du Conseil du statut de la femme

Gala Saturne de la Fédération des agricultrices du Québecspécial 25e anniversaire


Le vendredi 19 octobre 2012

À Drummondville

La version prononcée fait foi.

Bonjour à toutes, et merci aux organisatricesde m’avoir permis de vous parler ce soir

J’ai toujours eu une grande admiration pour les agricultrices. J’en ai connues quelques unesdans ma jeunesse, car ma mère avait acheté une maison de ferme dans les terres,dans les hauteurs de la Beauce. Autour de nous, il y avait encore des fermes familialeset notamment, notre voisin le plus proche, Monsieur et Madame Nadeau et leur jeunefils. J’ai vu ce couple travailler sans relâche, car il avait un petit troupeau de vacheslaitières, une sucrerie et une terre d’une centaine d’acres, en pente, pleine de roches. Àchaque labour, il fallait épierrer, nous allions les aider, faire les foins aussi, et je merappelle de Mme Nadeau, son filet sur la tête, qui ramassait les roches, trayait lesvaches, bref, n’arrêtait pas de la journée, sans une plainte. M. Nadeau aussi, maigrecomme un clou, besognait sans arrêt. Puis, la famille rentrait à la maison. Nous étionsdans les années 70, c’est Mme Nadeau qui servait le thé et faisait à manger, après sesgrosses journées de labeur. Cette vie de travail et d’amour de la terre, sans possibilitéde congé, car il fallait traire les vaches, m’a beaucoup marquée. Je sais que les chosesont changé, mais je vous raconte cette histoire pour vous dire que par la suite, commejournaliste, j’ai toujours eu une sensibilité particulière pour l’agriculture. Au début desannées 90, je suis allée au Vietnam pour étudier l’impact de la libéralisation del’économie sur les paysannes. Toutes ces femmes penchées dans les rizières à repiquerdu riz, les jambes dans l’eau, les vêtements détrempés. Souvent seules, car les hommesétaient partis en ville se chercher du travail. L’État avait diminué l’aide à l’agriculture, etles femmes en particulier en souffraient, assumant la double tâche.

Le Conseil du statut de la femme

Aujourd’hui, je préside le Conseil du statut de la femme, un organisme de recherche quiconseille le gouvernement du Québec sur ses politiques, mais aussi tente d’informer lepublic sur les grands enjeux qui touchent les femmes. En 40 ans d’existence, et j’aiépluché nos archives, nous nous sommes peu penchés sur les enjeux qui vous sontpropres. La Gazette des femmes, notre magazine a fait écho à vos revendications –notamment sur la question de la relève féminine – nous avons aussi collaboré, au fil desans, à quelques documents et portraits statistiques.

La réalité c’est que vous avez mené seules vos luttes pour la reconnaissance de votrerôle sur les fermes. Vous avez vos institutions, comme la Fédération des agricultrices duQuébec qui fête ses 25 ans d’existence. Bravo!

Il y a exactement 25 ans, une autre présidente du Conseil du statut de la femme, feuFrancine McKenzie s’était adressée aux agricultrices. Elle avait souligné vos victoires àl’époque :

  • L’abolition de la clause de discrimination dans l’accès au crédit agricole, lamodification de la loi de l’impôt pour avoir accès au régime des rentes.

Je veux vous lire un passage de ce très beau discours historique sur la place desfemmes en agriculture :

Au moment de la crise, quand on a voulu réussir la colonisation, l’on aremarquablement reconnu l’importance des femmes de cultivateurs en faisant de laqualité de la femme le critère premier pour choisir les colons… c’est d’ailleurs à cetteépoque qu’Adélard Godbout avait prononcé la phrase devenue célèbre : La ferme vautce que vaut la femme – a soudainement pris, sur papier du moins, une importanceconsidérable. Voici comment le comité du retour à la terre a dressé la liste des critèrespour choisir les nouveaux colons :

Tout aspirant doit avoir un certificat de mariage authentique, aller sur son lot avec safamille seulement, avoir les vêtements pour l’hiver, poêle, machine à coudre, ustensilesde cuisine et une épouse qualifiée devant connaître la couture, le tricot et tous lestravaux de ménage, devant savoir cuire le pain, etc.

Il y a 25 ans, Mme McKenzie relevait que vous aviez à réussir, dans la sphère privée etaffective, la délicate négociation avec celui qui est d’abord votre époux avant d’êtrevotre patron ou votre partenaire économique.

J’espère que, sur ce plan, les choses ont changé et que les négociations entre conjointsse font dans les deux sens.

À mon arrivée en poste il y a un an, j’ai tenu à rencontrer des groupes de citoyens,dont un groupe d’agricultrices en novembre 2011, pour vous entendre, de vive voix, survos réalités quotidiennes. Une rencontre inspirante avec des femmes qui ne se disentpas féministes, mais qui aimeraient que les mentalités évoluent. Des conjoints quipartagent parfois les tâches domestiques. Là comme ailleurs, il y a du progrès. D’autreshistoires plus dures m’ont été racontées, comme celle de cette agricultrice qui a dû fairele train jusqu’à la veille de son accouchement et reprendre tout de suite après, car iln’était pas question, pour son conjoint, d’embaucher un remplaçant.

Quelques chiffres illustrant les progrès et les défis restants

12 000 sont des femmes propriétaires ou copropriétaires de l’exploitation agricole, soitle quart (26 %).

  • Au total, environ 1 670 femmes détiennent 100 % des parts dans l’entreprise, surun total de 28 500 fermes; donc, seulement 6 % des exploitations agricoles duQuébec appartiennent à des femmes.
  • L’âge moyen des agricultrices est 48 ans.
  • Vous, les agricultrices, représentez seulement 0,6 % de la population québécoiseféminine.

Des enjeux que vous vivez nous préoccupent…

  • L’accès à la propriété : les fermes ont tendance à grossir, il semble que lepartenariat entre membres d’une famille exclut de plus en plus les conjointes. Lesprogrammes de subventions du gouvernement exigent que 50 % des parts del’entreprise fermière soient détenus par le fils ou la fille. On constate que c’estsouvent les femmes qui cèdent leur place, dans l’entreprise, à leurs enfants. Ce quia pour effet d’exclure les femmes qui cèdent souvent leurs parts à leurs enfants,pour que la ferme puisse accéder aux subventions.

Ce qui amène souvent la mère à devoir se trouver un emploi à l’extérieur. À 50 ans,commencer une autre carrière alors que ça fait des années que tu travailles sur laferme, ce n’est pas toujours évident! Surtout quand on le fait pour payer les comptes etles dettes de la ferme qui ne peut se permettre un ou deux salaires de plus.

Malgré tout, on constate quand même de plus en plus de relève féminine.

  • La double et la triple tâche des femmes, et la reconnaissance de leurtravail. La situation a changé. Avant, les femmes accomplissaient souvent destâches de comptabilité; maintenant, plusieurs conduisent des tracteurs. Par contre,beaucoup plus de femmes que d’hommes agriculteurs occupent des emplois àl’extérieur; parfois, c’est un choix pour avoir un équilibre financier dans le couple.Quand les femmes n’ont pas de parts ni de salaire sur la ferme, elles doivent trouverun moyen d’assurer leur propre stabilité économique. Un grand nombred’agricultrices occupent des emplois à l’extérieur, temps plein ou partiel : double ettriple tâche (emploi, famille, ferme). On peut chiffrer le travail des hommes (litres de lait, ballots de foin, etc.), mais on rend invisible celui lié aux tâches domestiques etau soin des enfants, souvent accomplies par des femmes, et qui n’est pasquantifiable. Les inégalités dans l’accomplissement des tâches perdurent et font ensorte que les femmes ont des responsabilités familiales, professionnelles et liées à laferme, et doivent jongler avec plusieurs « chapeaux » au quotidien.
  • La détresse psychologique : problème criant, qui touchait déjà les hommes, maisqui touche de plus en plus les femmes. La double et triple tâche des femmes faitaussi en sorte que celles-ci sont susceptibles de vivre de l’épuisement, dans uncontexte d’isolement lié aux circonstances particulières de l’exploitation agricole.L’absence de reconnaissance de leur travail et de la valeur de leur contribution àl’exploitation de la ferme peut aussi mener les agricultrices à vivre de la détresse, dela tristesse, de l’isolement et de la dépression.

L’isolement peut aussi provenir du fait que les femmes ne font pas partie d’un réseauélargi de personnes qui comprennent la réalité quotidienne liée à l’exploitation agricole.Ainsi, des réseaux comme les Syndicats des agricultrices et la Fédération desagricultrices du Québec sont des regroupements essentiels pour les femmes qu’il fautsoutenir et promouvoir.

Plusieurs programmes sont en place pour soutenir la relève agricole, mais quiaide les personnes qui ont 40, 50, 60 ans?

  • L’inégalité économique : si elles n’ont pas accès à la propriété, leur autonomiefinancière est liée à un patrimoine familial qui se lègue de père en fils. Quand lesfemmes ne se versent pas de salaire, elles n’ont pas accès au régime québécoisd’assurance parentale (inégalité des agricultrices par rapport aux autres femmes engénéral); pas accès au régime des rentes, assurance santé, etc. De plus, dans le casoù les femmes sont copropriétaires de la ferme, mais pas 50/50 (20/80 parexemple), lorsque vient le temps de prendre le congé parental, le montant qu’ellespeuvent obtenir est dérisoire. Alors il vaut presque mieux que ce soient les hommesqui se prévalent de ce congé…

Historiquement, le milieu était caractérisé par des couples qui duraient longtemps;comme le nombre de divorces augmente là aussi, la capacité de survie des femmes etdes hommes est mise en péril. Lors de la séparation, l’appauvrissement des femmes estmajeur, particulièrement si elles ne sont pas propriétaires ou qu’elles ne sontpropriétaires que d’une faible part de l’entreprise. Certaines femmes, que nous avonsrencontrées dans le cadre de nos consultations, nous ont même parlé de cas où elles avaient dû signer un contrat qui certifiait qu’en cas de séparation, elles devraient céderla totalité de leurs parts à leur conjoint.

Tous ces enjeux illustrent à quel point être agricultrice implique d’être constamment àla frontière de la vie domestique et de la profession. Souvent, la frontière entre la fermeet la famille est floue. Le fait qu’on les reconnaisse comme faisant partie des employéssalariés professionnels sur l’exploitation agricole est récent et doit souvent être justifiéet rappelé.

La transformation des mentalités traditionnelles sur l’importance du rôle des femmessur les fermes ainsi que la reconnaissance de leur contribution essentielle, constituentdonc, selon moi, un enjeu important pour l’amélioration des conditions de vie desfemmes agricultrices.

Tout n’est pas noir : des initiatives inspirantes

  • Des ressources se forment dans les milieux ruraux, ex. : Agri-ressources, dans lesMRC d’Arthabaska et de l’Érable – coalition d’organismes regroupant les acteurs dessecteurs agricole, de la santé et des services sociaux en réseau d’intervention etd’action pour contrer la détresse psychologique en milieu agricole.
  • CUMO (Coopérative d’utilisation de la main-d’œuvre agricole) conciliation travail-famille : mis sur pied par le Syndicat des agricultrices du Bas-St-Laurent, qui célèbreen 2012 ses 25 ans. Lors de la remise des Prix Égalité 2011, le 15 mars 2011 auCapitole de Québec, le Syndicat des agricultrices du Bas-St-Laurent a remporté lePrix dans la catégorie Conciliation travail-famille. Ce prix est remis par le ministèrede la Culture, des Communications et de la Condition féminine.
  • L’idée de la conciliation travail-famille directement à la ferme : les besoins de lamajorité des participants au CUMO sont au niveau des travaux domestiques et dugardiennage à la maison.

Questions ouvertes pour lancer la discussion

Connaissez-vous d’autres bonnes pratiques et initiatives qui sont favorables à latransformation du quotidien des femmes, dans une perspective d’égalité et d’équité, etqui mériteraient d’être répandues?