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entre les femmes et les hommes

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Allocutions | vendredi 14 février 2014

Allocution – L’École Femmes et Démocratie – Session jeunes femmes à Jouvence (Estrie)

Notes pour une allocution de la présidente du Conseil du statut de la femme, Mme Julie Miville-Dechêne

L’école femmes et démocratie – session jeunes femmes à Jouvence (Estrie)


Le vendredi 14 février 2014

La version prononcée fait foi.

Bonsoir à toutes,
Je tiens à remercier le Centre de développement femmes et gouvernance de m’avoir invitée. Cela me fait très plaisir de venir parler avec vous de la pertinence et de la forme que peut prendre une vision féministe en 2014.

Introduction

Vous me connaissez en tant que présidente du Conseil du statut de la femme. Comme certaines d’entre vous le savent, je viens du monde journalistique et non de la base militante du mouvement des femmes. Je n’ai donc jamais participé à des manifestations ou pris la parole publiquement pour dire ce que je pensais des enjeux qui touchent les femmes avant mon arrivée au Conseil du statut de la femme il y a deux ans et demi.

Toutefois, à titre de journaliste, j’ai couvert la réalité des femmes dans différents pays : Vietnam, États-Unis, Haïti, ainsi qu’à travers le Canada. Durant ma carrière journalistique, j’ai tenté de rester le plus loin possible des dogmes et des idées préconçues. J’ai toujours eu le souci de rendre compte de la réalité, grâce à des études fiables et à des témoins vivant ces réalités, sans passer par les porte-parole.

Où en est-on avec le féminisme au Québec?

Pour ce qui est du féminisme, les concepts qui ont été articulés et développés il y a 40 ans par les pionnières féministes décrivaient une réalité qui correspondait à l’expérience de vie de ces femmes, à leur époque et à la nature des oppressions d’alors. Les femmes au foyer étaient la norme dès qu’il y avait des enfants. La discrimination sexuelle était ouverte, le sexisme partout et évident.

Dans la majorité des sociétés à travers le monde, le patriarcat est un concept fondamental pour expliquer les relations de pouvoir et de domination exercées par les hommes à l’endroit des femmes. Et ce concept décrit encore avec beaucoup de pertinence plusieurs sociétés. Je pense notamment à l’Inde, où récemment on a beaucoup parlé de viol. Et dans le quadruple meurtre de la famille Shafia, il est évident que la culture patriarcale importée d’Afghanistan, la domination incontestée du père sur les femmes de cette famille, était au cœur de ces crimes dits d’honneur.

Au Québec, généralement, la situation est différente. La société a évolué, grâce au mouvement des femmes et à ses alliés, comme le Dr Henri Morgentaler, qui ont démontré très efficacement les inégalités et les injustices dont sont victimes les femmes. On a simplement à penser au contrôle de notre corps, au droit à l’avortement, à la Loi sur l’équité salariale, à l’accès à l’éducation, au congé parental, etc. Donc, au risque de vous surprendre, de mon point de vue, la société québécoise n’a plus les caractéristiques d’une société patriarcale, bien qu’il reste des manifestations de patriarcat.

Ce qui ne veut pourtant pas dire que l’égalité est atteinte.

La pertinence d’une vision féministe en 2014

À mon avis, le féminisme est un élément central de toute société qui se dit démocratique. La définition que je donne ici au féminisme est empruntée à Claire Snyder Hall, une politologue américaine, pour qui il est « la croyance que les femmes et les hommes sont également humains et donc ont également droit à la liberté, à l’égalité, à l’auto-détermination et à la dignité humaine ».

Le féminisme, c’est ce désir d’égalité. Quand je dis que le féminisme est nécessaire à toute société démocratique, c’est parce que la démocratie est fondée sur le principe de l’égalité entre les citoyens; les femmes sont citoyennes et donc doivent être traitées de manière égalitaire pour que la démocratie puisse exister. Une société dont les institutions seraient fondées sur des principes racistes ne pourrait être considérée comme démocratique; il en va de même pour le sexisme.

Pourquoi certaines personnes se questionnent-elles sur la nécessité actuelle du féminisme? Entre autres parce que, comme je le mentionnais, heureusement, les luttes féministes passées ont donné lieu à de véritables transformations sociales, à des changements fondamentaux qui laissent croire à l’atteinte pleine et entière de l’égalité :

  • Droit de vote
  • Droit de garder son propre nom
  • Congé parental à la naissance d’un enfant
  • Changements législatifs déclarant le principe d’égalité entre les femmes et les hommes (Charte)
  • Première femme première ministre
  • Plus de femmes diplômées que d’hommes

Ces changements illustrent à quel point nous vivons une période de transition : les inégalités, et il y en a encore plusieurs, coexistent avec des changements marqués vers une société plus égalitaire.

Et vous qui êtes plus jeunes voyez moins ces inégalités entre les femmes et les hommes, car elles se manifestent plus tard, lors de la maternité et avec l’entrée sur le marché du travail.

Femmes en politique

Les femmes sont désormais présentes en politique. Par exemple, l’élection de Pauline Marois a porté à 5 le nombre de femmes premières ministres provinciales au Canada en ce moment.

Est-ce qu’elles dirigent différemment? C’est une très bonne question, et les paris à ce sujet sont ouverts! Les universitaires, j’en suis certaine, vont écrire là-dessus dans quelques années. Mais il y a des indices. Le Conseil de la fédération a demandé unanimement une enquête sur la disparition inexpliquée de nombreuses femmes autochtones.

En Ontario, sous Kathleen Wynn, de nouvelles mesures ont été adoptées pour qu’il y ait plus de femmes dans les C.A. Est-ce qu’on peut associer cela à sa présence? Ou y a-t-il une autre explication politique que nous ne connaissons pas?

Chose certaine, on ne peut plus dire avec la même assurance qu’avant que la politique est le domaine du « old boys club »! Ça aussi, ça change!

Voici deux tentatives d’explication à l’élection de toutes ces femmes premières ministres :

  • La chroniqueuse Chantal Hébert : « Le cynisme en politique et la montée d’un nouveau pouvoir plus citoyen donneraient l’avantage aux femmes, qui ne sont pas identifiées à la vieille garde usée ».
  • La politologue Manon Tremblay : « Les partis politiques font moins de discrimination envers les femmes qu’avant ».

Pourtant, parallèlement à ces ascensions individuelles remarquables :

  • Au Québec, il y a seulement 16 % de mairesses, et un tiers de femmes députées à l’Assemblée nationale.
  • Au fédéral, n’eût été la « vague orange » du Nouveau parti démocratique, la proportion de femmes élues aurait connu une chute radicale.

À chacun de ces paliers politiques, le pourcentage de femmes stagne.

Lors d’un panel sur la présence des femmes en politique auquel j’ai assisté l’automne dernier, certaines politiciennes voyaient le manque de confiance en soi des femmes comme étant problématique.

L’importance de la confiance en soi

À titre de présidente du Conseil du statut de la femme, je suis amenée à regarder mes choix et ceux des autres femmes à travers une lunette féministe. Et je vous conseille de le faire aussi. C’est ainsi que nous pourrons diminuer notre sentiment de culpabilité, notre manque de confiance en nous, notre impression de n’être jamais à la hauteur.

Une enquête sérieuse a démontré que les femmes ne postulaient pas un emploi si elles n’avaient pas au moins 80 % des compétences requises. Les hommes eux n’hésitent pas à postuler dès qu’ils ont 50 % des compétences requises.

Ces attributs individuels sont aussi attribuables à des causes systémiques. Et ces problèmes individuels ont un effet collectif… Si tant de femmes ont moins confiance en elles que les hommes, c’est parce qu’inconsciemment, dans la façon de les éduquer, il y a eu des différences… La façon différente dont les filles et les garçons sont élevés, la socialisation, il faut changer cela collectivement, mais il faut aussi, individuellement, reprendre confiance.

Françoise David, de Québec solidaire, l’a constaté : aujourd’hui encore, bien des femmes ont peur de prendre des risques, de ne pas être à la hauteur, d’exercer un rôle public. Souvent, recruter une femme pour devenir candidate prend du temps et nécessite de défaire les stéréotypes. Françoise David en sait quelque chose : la moitié des candidats de Québec solidaire devait être formée de femmes…

Une des difficultés pour vous, ce sont les normes, les stéréotypes qui entourent la pratique de la politique, mais aussi les supposées « compétences » nécessaires pour la pratiquer : avoir l’esprit combatif, ne pas craindre la confrontation, etc. Bref, un large travail reste à faire dans tout ce secteur, car la question demeure : devez-vous adopter un modèle masculin pour faire de la politique ou pouvez-vous faire les choses différemment?

Cette discussion sur la présence des femmes en politique m’a permis d’illustrer les inégalités et les progrès qu’on constate simultanément dans notre société en matière d’égalité des sexes.

Inégalités salariales et scolarité

Maintenant, les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans les universités, mais en moyenne, leurs salaires sont encore moindres que ceux des hommes à la sortie de l’université. Les choix de profession sont encore souvent faits selon des visions stéréotypées de ce qu’un homme ou une femme doit faire dans la vie, ou sont liés à une maternité actuelle ou future (ex. : refus des emplois exigeants et horaires chargés). Et même quand elles ont les mêmes études, les mêmes ambitions, pas d’enfants, les femmes gagnent moins que les hommes (on leur offre de moins gros salaires en commençant ou elles n’osent pas demander) et elles gravissent moins vite les échelons. C’est ce qu’on appelle la discrimination systémique. Même le patron qui fait l’entrevue et offre un salaire « x » ne s’en rend pas nécessairement compte, mais il estime qu’une employée « vaut moins » qu’un employé.

  • Taux de diplomation (universitaire) chez les 25-44 ans :
  • F = 34 %
  • H = 27 %
  • Salaire avec un baccalauréat :
  • F = 860 $/sem.
  • H = 920 $/sem.
  • Salaire avec une maîtrise :
  • F = 1 120 $/sem.
  • H = 1 250 $/sem.

Et les hommes dans tout ça?

Question complexe s’il en est! J’ai récemment lu un texte écrit par un homme qui s’appelle Michaël Dubé et qui décrit bien ce qu’il est possible de faire, en tant qu’homme féministe. Je vous le cite :

Pendant mon adolescence, mon entourage m’a implanté une fausse perception de ce qu’était le féminisme. On m’avait fait croire que le féminisme était quelque chose d’extrémiste, qu’il regroupait des femmes enragées qui détestaient les hommes et probablement des “gouines” (pour reprendre leurs mots). En veux-tu des stéréotypes? En v’là!

Pourtant, les hommes ont, eux aussi, besoin du féminisme. Le patriarcat et les médias laissent présager qu’un homme c’est rough, c’est dur et sans réflexion. Être un homme féministe, c’est aussi s’opposer aux stéréotypes masculins (…).

Voici ma liste personnelle d’actions en tant qu’homme :

  • Être un allié et offrir du soutien;
  • Appuyer les femmes dans leurs revendications;
  • Voir et comprendre les inégalités auxquelles les femmes font face chaque jour;
  • Prendre position lorsque des hommes ont des propos inacceptables et sexistes à l’égard des femmes et des hommes;
  • Dénoncer les publicités sexistes et rétrogrades;
  • Faire l’éducation citoyenne de nos jeunes garçons avec des modèles de femmes et d’hommes féministes.1

Personnellement, je suis de celles qui saluent l’engagement des hommes dans la lutte pour l’égalité des femmes. Je vois plusieurs contextes où cela est non seulement bienvenu, mais nécessaire :

  • Sensibilisation auprès des jeunes : quand un message d’égalité est porté à la fois par une femme et un homme, devant un groupe, cela a un fort effet auprès des jeunes hommes, qui voient un modèle. Une intervenante féministe m’a confié qu’elle-même avait été troublée par ce constat, car elle croyait que cette sensibilisation devait être faite par les femmes.
  • Violence conjugale : en 2010, le gouvernement a lancé une campagne de sensibilisation à la violence conjugale, dont le porte-parole était un comédien québécois, Patrice Robitaille, et qui disait non à la violence conjugale « par solidarité et par amour » pour les femmes qui l’ont précédé et celles qui l’entourent.
  • Il y a un renversement du discours : on ne victimise plus les femmes; on responsabilise les hommes. C’est beaucoup plus porteur. Car bien des femmes n’acceptent pas le discours victimisant.
  • Agressions sexuelles : une campagne de sensibilisation contre les agressions sexuelles s’adressait directement aux garçons : « Don’t be that guy ».

Vous qui êtes âgées de 18 à 35 ans avez une vision des inégalités qui dépasse souvent les rapports femmes-hommes, et touche plutôt à un projet plus large de justice sociale.

On l’a vu avec l’engouement pour le « printemps érable » : critique des effets du capitalisme, antiracisme, écologisme, etc.; tout cela fait partie des valeurs de plusieurs d’entre vous.

Je reste convaincue que ces idéaux de justice ne sont pas mutuellement exclusifs, et que le féminisme est encore pertinent pour voir comment plusieurs sources de


discrimination se cumulent et interagissent. Ces préoccupations liées à l’exploitation sous toutes ses formes (sexuelle, économique, raciste, etc.) peuvent faire partie d’une réflexion féministe élargie. Il suffit de regarder autour de nous pour nous en rendre compte.

J’ai été particulièrement marquée par un exemple qui m’a été donné sur la façon dont la violence conjugale devait être abordée dans le cas d’une femme de couleur. Le premier réflexe est d’inciter une femme à quitter un conjoint violent. Mais pour les femmes racisées (l’étude a été faite auprès de femmes noires aux États-Unis), le foyer peut être un refuge contre le racisme qu’elles vivent au quotidien. La décision de quitter la maison s’avère donc, dans certains cas, encore plus déchirante.

En préparation pour cette conférence, on vous demandait : « Le féminisme fait-il partie de votre quotidien, de votre identité, de vos réflexions sociales? »

Je propose de vous parler de diverses occasions et expériences de vie qui gagnent à être observées sous un angle féministe.

Les enfants et l’apprentissage du sexisme

Les stéréotypes sont le fruit de la projection de nos opinions; on généralise des qualités et des défauts à l’ensemble des femmes et des hommes. Les stéréotypes sexistes sont le résultat des représentations qu’on se fait de ce que « devrait être » un homme ou une femme, et on s’en sert pour justifier la différence de traitement des unes et des autres. En gros, la discrimination s’explique en partie par les stéréotypes. Par exemple : les femmes sont plus émotives que les hommes. Ou encore : un « vrai » homme doit être viril. Le stéréotype – qui permet en un sens de simplifier la réalité, et donc qui a son utilité – est aussi excessivement difficile à briser.

Comment faire alors pour remettre en question ces rapports inégalitaires? En allant à la base de cet apprentissage et en transformant les pratiques de socialisation qui les instaurent. Les modèles que les parents, la garderie, l’école, les livres et la télévision, entre autres, présentent aux enfants ne sont pas neutres. Ils contribuent à former leur perception du monde, à façonner leur propre personnalité et à nourrir leurs rêves et leurs ambitions.

L’espace familial est un des principaux endroits où les enfants apprennent à quels comportements stéréotypés correspond leur sexe. On ne prend pas toujours conscience de l’effet que les gestes anodins ont sur les tout-petits, mais des études démontrent que les parents n’ont pas les mêmes attentes ni les mêmes comportements envers leur poupon selon qu’il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Tout réside dans le faire et non le dire, dans l’exemple. Même si on tient un discours égalitaire, si nos actes contredisent nos paroles, l’effet positif est perdu.

Dans une étude visant à observer les différences de traitement des parents envers leur bambin selon qu’il s’agissait d’un garçon ou d’une fille, on a demandé aux adultes d’estimer l’inclinaison d’une pente que l’enfant arriverait à gravir en rampant, puis d’installer l’enfant devant la pente et de le laisser grimper seul. Systématiquement, les parents des filles fixaient une inclinaison moindre que celle fixée pour les garçons. Bien entendu, quand les chercheurs augmentaient l’inclinaison de la pente pour les filles au niveau de celle des garçons, celles-ci réussissaient aussi bien que les autres. 2

Ce que cet exemple démontre, c’est notamment que les parents, par le traitement différencié qu’ils donnent à leur enfant, selon son sexe, fixent dès le plus jeune âge des barèmes et des contraintes liées aux stéréotypes sexuels.

En plus, comme les enfants apprennent par imitation, la lutte contre les stéréotypes doit aussi passer par une transformation des comportements à la maison, entre les parents eux-mêmes, notamment par des changements dans le partage des responsabilités familiales entre les hommes et les femmes (les femmes effectuent en moyenne 3,5 heures de tâches domestiques par jour; pour les hommes, cette moyenne est de 2,7 heures).


  • 2 « En octobre 2011, devant la Délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, Françoise Héritier, grande figure de l’anthropologie, est venue soutenir que les normes, exprimées plus ou moins consciemment, influent considérablement sur l’identité de genre des individus. Elle livre plusieurs exemples à l’appui de sa démonstration. Un test de motricité, d’abord, mené auprès de bébés de 8 mois hors de la présence maternelle puis en sa présence ensuite. En l’absence des mères, les enfants sont amenés à ramper sur un plan incliné. Les filles se révèlent plus téméraires et grimpent des pentes plus raides. Les mères sont ensuite appelées et doivent elles-mêmes régler l’inclinaison de la planche en fonction des capacités estimées des enfants. Résultats : elles surestiment de 20° les capacités de leurs fils et sous-estiment de 20° celles de leurs filles. »
    Source : http://www.infobebes.com/Bebe/Eveil/Stades-du-developpement/La-sexualite-de-Bebe/Les-filles-les-garcons-et-lestheories-du-genre

Comme la nature privée de la vie familiale peut constituer un obstacle à l’efficacité de mesures visant la transformation des rapports femmes-hommes, pour changer les mentalités, rien de tel que l’éducation. Il faut donc agir en amont, dans les centres de la petite enfance et les écoles. En Suède, les politiques d’éducation encouragent la promotion de l’égalité dès la garderie. À l’école, les garçons suivent des cours de cuisine, les filles de menuiserie.

Ici, nous sommes encore loin de ces considérations, puisque la formation d’éducatrice ou d’éducateur en milieu de garde ne comporte rien sur la question du genre. Il existe tout de même quelques outils destinés à ces travailleuses, dont un DVD intitulé D’égal(e) à égaux : pour la promotion de rapports égalitaires entre filles et garçons dans les services de garde éducatifs. Ce document, issu d’une étude menée par le Secrétariat à la condition féminine, vise à sensibiliser les personnes qui travaillent dans ce domaine aux stéréotypes sexuels. Une des conclusions auxquelles parvient l’étude qui a mené à l’élaboration de ce DVD est que « les éducatrices font preuve de bonne volonté. Elles sont convaincues d’adopter un comportement égalitaire. Mais en les observant, on se rend compte qu’elles véhiculent de nombreux stéréotypes sexuels ».

Une avenue possible pour pallier cette situation serait d’offrir à ces personnes un cours qui aborderait directement la question des inégalités sexuelles, l’objectif étant de susciter une prise de conscience chez le personnel des écoles et des services de garde. Il faut donc miser sur l’éducation des enfants, mais également sur celle des personnes qui les éduquent!

Femmes au foyer : un choix et ses effets

Mais qu’en est-il des femmes qui, à l’image de leurs grands-mères, et à l’inverse de leurs mères, font le choix d’arrêter leurs études, de laisser leur emploi ou de mettre un terme à une carrière dans leur domaine pour retourner à la maison et élever leurs enfants à temps plein?

Le féminisme a eu pour objectif de donner plus de choix aux femmes. Mais le choix se fait dans un contexte social. Certaines franges féministes fondent même leur réflexion sur l’idée que, quel que soit le choix des femmes, cela est féministe, simplement parce que c’est leur choix.

Cette façon d’interpréter le féminisme conçoit la liberté comme la capacité de faire des choix individuels, et l’oppression comme l’incapacité à faire ces choix. Ainsi, suivant cette logique, dès qu’une femme peut dire qu’elle a choisi de faire quelque chose, ce choix peut être défendu comme étant féministe. C’est séduisant, mais trop superficiel comme raisonnement, car cela veut dire qu’une prostituée qui dit que « c’est son choix » ne serait plus, par le fait même, exploitée.

Bien que l’idée du choix libre et personnel permette d’éviter le piège de poser un jugement sur les choix des femmes, elle mène aussi à l’évacuation de la question des effets et des conséquences de ces choix. Dans le cas des femmes au foyer québécoises (on parle de 17 % des femmes avec enfants), celles qui justifient leur situation par l’affirmation d’un choix personnel n’abordent pas l’aspect politique et sociologique de ce choix. Ce qu’il y a de politique derrière cette situation, le fait que les femmes ont été assignées à l’espace domestique de manière systématique très longtemps, n’est pas abordé.

On a fait l’erreur de juger les femmes qui font le choix de rester à la maison. Certes, le contexte des femmes qui sont à la maison aujourd’hui n’est pas le même qu’en 1960. Il faut éviter de transformer ces femmes en victimes et de nier leurs capacités. Mais ce choix demeure plus risqué que celui de travailler, surtout pour les femmes qui sont plus pauvres, moins scolarisées. Il faut éviter de glorifier le marché du travail autant que de glorifier la maternité.

Le choix de ces femmes leur appartient et il est en concordance avec ce qu’elles souhaitent pour elles-mêmes. Toutefois, comme toute pratique sociale, il ne s’inscrit pas dans le vide ou l’individualité, mais dans un large champ de pratiques dont on fait quotidiennement l’apprentissage. Ainsi, un enfant qui voit sa mère, diplômée et compétente, faire le choix de rester au foyer, comprendra que la maison reste, malgré tout, l’espace privilégié des femmes.

La victoire des sœurs Dufour-Lapointe a amené son lot de paradoxes. Leur mère, qui a sacrifié sa carrière, leur a permis d’atteindre le podium dans une discipline masculine, le ski acrobatique.

Bien entendu, je ne suis pas en train de dire que tous les parents devraient travailler à temps plein et envoyer systématiquement leurs enfants à la garderie. Mais si autant d’hommes que de femmes faisaient le choix de rester à la maison après la naissance d’un enfant, pour l’élever au quotidien, les femmes n’auraient peut-être plus ce malaise, cette culpabilité.

Fait assez intéressant, c’est une pratique en émergence. On peut penser par exemple à certains jeunes couples qui décident ensemble que la femme retournera travailler après son congé de maternité et que c’est le père qui restera à la maison pour s’occuper des enfants. Dans les critères de choix, il y a les salaires respectifs : aujourd’hui, 30 % des femmes gagnent plus que leur conjoint…

Quelques chiffres :

  • Au Canada en 2011, 12 % des familles biparentales comptaient un « père au foyer », alors qu’en 1997, ceux-ci n’étaient que 7 %.
  • Dans les 40 dernières années, le pourcentage de mères de jeunes enfants sur le marché du travail a plus que doublé, passant de 36 % à 81 %.
  • Les 3/4 des nouveaux pères québécois ont pris congé l’an dernier, tandis que ce chiffre n’a pas atteint le quart à l’extérieur de la province. Pourquoi? Parce qu’ici, on a un congé non transférable pour père de 5 semaines.

Ces changements tant sur le plan professionnel que familial sont de grands pas dans la bonne direction, vers une égalité de fait entre les hommes et les femmes. Au Québec, on peut les attribuer à des politiques sociales progressistes, en faveur d’un partage plus égalitaire des responsabilités familiales (que ce soit les garderies à 7 $ ou le congé de 5 semaines réservé au père).

Bien entendu, on est encore loin du congé parental suédois, d’une durée de 16 mois. Sur ces 480 jours, 60 sont réservés exclusivement à la mère, 60 au père, et le reste est à partager entre les deux. De plus, ce congé est rémunéré pour toute sa durée à hauteur de 80 % du salaire!

Ce type de politique sociale a pour avantage d’aider à diminuer la discrimination sexuelle dont sont victimes les femmes, surtout en début de carrière. Pensons simplement à une situation où un employeur préférerait un candidat masculin à une candidate, parce que celle-ci « risque » de tomber enceinte au début de sa carrière.

Femmes dans les institutions démocratiques

Heureusement, ce type de discrimination est moins courant qu’avant au Québec, grâce à des lois qui interdisent la discrimination sexuelle au travail. Cela permet notamment aux femmes d’occuper des postes qui étaient historiquement occupés par des hommes, comme des postes de direction ou des postes politiques. Cela ne devrait toutefois pas nous faire oublier que la participation politique des femmes, bien qu’elle soit protégée par un ensemble de droits et de lois, ne va toujours pas de soi. Le fait qu’on se demandait si Pauline Marois, avec ses 30 années d’expérience et les nombreux ministères qu’elle a dirigés, avait l’étoffe d’une première ministre, démontre qu’encore aujourd’hui, quand on est une femme, il faut faire la preuve qu’on a la capacité d’occuper une position politique.

Certaines femmes tentent, à leur manière, de faire progresser les mentalités en matière de conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale :

  1. L’eurodéputée d’origine italienne Licia Ronzulli amène régulièrement sa fille avec elle lorsqu’elle siège au Parlement européen, et ce, depuis sa naissance. Selon elle, « on pousse les femmes à étudier, à avoir un travail intéressant. Et puis finalement, elles doivent choisir entre leur carrière et leur vie privée. Les femmes ne devraient pas avoir à ».
  2. Hanne Dahl, députée danoise au Parlement européen, a fait la même chose en 2009.
  3. Au Canada, la députée néodémocrate Sena Hassainia a fait de même en février 2012, et elle a été invitée à quitter le Parlement par un employé. La situation a été éclaircie et il est désormais permis aux députés fédéraux, femmes ou hommes, de se présenter avec leur bébé au Parlement.

J’abonde dans le même sens et je vais même plus loin : pour un véritable renouvellement de la démocratie, les femmes ne doivent plus être appelées à simplement s’adapter aux structures existantes, mais occuper plutôt une place de choix dans la transformation des institutions auxquelles elles participent. Ces changements devraient entre autres tenir compte du fait que la charge du soin des enfants revient plus souvent aux femmes et que des mesures de conciliation doivent être mises en place pour faire en sorte que celles-ci ne soient pas pénalisées professionnellement du fait qu’elles font le choix d’être mères.

Militant depuis de nombreuses années pour une participation accrue des femmes aux structures politiques, Élaine Émond est d’avis qu’une partie de la solution se trouve dans la réforme du mode de scrutin. Selon elle, c’est par la mise en place de quotas femmeshommes sur des listes électorales qu’on arrivera à la parité dans les postes élus. Chantal Maillé rappelle toutefois qu’en matière de participation politique des femmes, c’est « l’approche quantitative, ou number-crunching, qui semble prévaloir, attachant la plus grande signification à des indicateurs comme les pourcentages de femmes élues ». À ne s’intéresser qu’aux pourcentages de femmes dans les parlements, on oublie qu’en nombre, il ne faudrait que 78 femmes de plus que lors des élections de 2011 pour atteindre la parité. Au Québec il faudrait 42 femmes de plus pour avoir une Assemblée nationale paritaire à 50 %. Ce sont de très petits nombres!

Selon Maillé, « cette obsession du nombre s’inscrit dans un idéal, celui d’avoir la parité des hommes et des femmes aux postes élus. Plusieurs défendront que l’élection de femmes en nombre significatif peut amener un changement radical. Cependant, il s’agit d’une idée qui est en recul, probablement devant l’évidence empirique que les parlements qui ont obtenu des masses critiques de femmes n’ont pas livré la promesse de ce changement anticipé ».

On se rend bien compte que l’arrivée en nombre considérable de femmes dans les institutions vient heurter les stéréotypes selon lesquels les femmes seraient porteuses d’un principe de vertu et de renouveau.

Donc, le « 50-50 » partout devrait-il vraiment être notre objectif? Dans tous les secteurs, tous les corps d’emploi, toutes les institutions? Notre pensée est-elle devenue trop mathématique, parce que c’est plus simple de défendre des chiffres que des idées? Une chose est certaine : à trop regarder les chiffres, on peut en arriver à oublier la cause qu’on défend, et à se perdre dans les détails. Cela ne doit pas nous faire oublier le portrait général, le big picture du projet féministe.

Là-dessus, parlons de l’idée d’instaurer des quotas pour que les partis politiques aient entre 40 et 60 % de candidates, pour que l’Assemblée nationale soit composée d’au moins 40 % de femmes, pour que les conseils d’administration soient paritaires, et non formés de femmes à seulement 16 % comme c’est le cas en ce moment.

Au Québec, on est rendu à 30 % de femmes députées, avec une première ministre. Nous jugeons que dans ces circonstances, nous ne pouvons justifier l’imposition de quotas en politique. Il faut comprendre que ce genre de mesure peut être nécessaire, mais crée souvent un ressac : par exemple, il peut y avoir mise en cause de la compétence des femmes, qui sont perçues comme étant en poste grâce aux quotas.

Par contre, dans la construction, là où il y a seulement 1,3 % de femmes, nous proposons des cibles contraignantes pour l’obtention de contrats publics, qu’on peut appeler des quotas, de 3 %. On n’a rien à perdre dans une industrie à ce point masculine.

Québec solidaire a choisi de mettre en place des quotas 50-50 systématiques. Comme je vous le mentionnais, Françoise David trouve cela bien difficile!… Mais ce parti le fait, par principe. Chez les autres partis, on n’y est pas favorable.

Le Conseil propose des mesures pour venir en aide aux femmes. La mesure que je trouve la plus susceptible de susciter l’adhésion populaire consiste en des incitatifs et des remboursements de dépenses accrus pour les partis politiques qui atteindraient certaines cibles de nombre de femmes candidates ou élues. Est-ce que cela aurait un effet? Difficile à dire : en France, il y a des amendes pour ceux qui n’atteignent pas les cibles, mais les partis politiques préfèrent payer les amendes plutôt que de faire l’effort nécessaire pour se conformer aux règles.

Pour les C. A., le débat est plus corsé, car le nombre de femmes stagne à 15-16 %.

Tendance intéressante : certaines femmes haut placées dans des C. A. et dans des grandes entreprises disent qu’il faut des quotas, alors qu’elles étaient contre avant. Elles se rendent compte que rien ne bouge, que la culture ambiante est allergique au changement et que les barrières persistent. Et ce ne sont pas toutes des femmes de gauche!

  • Monique Jérôme-Forget : ex-ministre des finances libérale, coprésidente de la Table des partenaires influents, elle dit que des quotas sont nécessaires.
  • Monique Leroux : présidente et chef de la direction de Desjardins, elle dit la même chose.
  • Guylaine Saucier : administratrice de carrière, elle a changé d’idée. Elle était contre, maintenant elle est pour les quotas. Elle siège dans de nombreux C. A. de multinationales, dont Danone, et a vu l’effet des quotas en France.

Comme quoi le débat sur le sujet est loin d’être terminé!

Reconnaître les inégalités qui existent entre les femmes

Il est très tendance de dénoncer le plafond de verre auxquelles les femmes diplômées et gagnant bien leur vie se heurtent dans les C. A. des grandes entreprises.

Je suis renversée par la visibilité qu’a cet enjeu dans les médias. L’équité salariale dans la fonction publique a mobilisé la classe politique et c’est une grande victoire. Mais entre-temps, des milliers de femmes en arrachent : elles sont serveuses, vendeuses, coiffeuses, travailleuses domestiques, et occupent des emplois sous-payés, dévalorisés.

Toutes les femmes ne profitent pas également des avancées féministes. Par exemple, si nos mères et vos grands-mères ont pu s’affranchir en allant travailler à l’extérieur du foyer, c’est parce que d’autres femmes, souvent pauvres et moins éduquées, parfois immigrantes, ont pris le relais, notamment en s’occupant des tâches domestiques. Au Québec, seulement le quart des femmes sont titulaires d’un diplôme universitaire. Cela signifie qu’une large part de la population, sans diplôme d’études supérieures, n’a pas accès à des emplois bien payés et à des possibilités d’avancement. Car sans diplôme, malheureusement, les femmes s’en tirent moins bien que les hommes.

L’avenir de la mobilisation féministe réside, selon moi, dans cette capacité autocritique de prendre en compte le fait que les avancées féministes n’ont pas profité à toutes de manière égale, et dans l’établissement de méthodes et d’outils pour pallier ces manques.

À titre d’exemple, les emplois en construction (où 98,7 % de la main-d’œuvre au Québec est masculine) offrent un salaire horaire de plus de 30 $, en commençant. Pour les coiffeuses et les esthéticiennes, le salaire médian varie entre 12 $ et 14 $ de l’heure.

Discuter de ces enjeux permet de voir les inégalités systémiques et de discuter, par exemple, de la dévalorisation des emplois occupés majoritairement par les femmes. Pourquoi un ouvrier qui bouche des nids-de-poule avec de l’asphalte gagnerait-il de 2 à 3 fois plus cher qu’une auxiliaire familiale qui fait du ménage à domicile chez des personnes âgées ou s’occupe de leur toilette? À votre avis, qu’est-ce qui est le plus difficile? Moi, je suis convaincue que c’est l’emploi d’aide à domicile, car il y a un contact humain, un doigté, une sensibilité à développer avec les personnes.

Nous avons publié en mars un avis sur les femmes dans les métiers de la construction; en général, en tant que société, on réfléchit beaucoup sur les métiers non traditionnels occupés par les femmes. Mais on se questionne moins sur les métiers traditionnellement féminins et sur le fait que ces emplois sont dévalorisés. Il faut, je crois, ouvrir le débat et la réflexion à ce sujet aussi.

Conclusion

Historiquement, les changements politiques, sociaux et économiques, que ce soit par rapport à la condition des femmes, des personnes handicapées ou des personnes non blanches par exemple, n’ont pas été portés par toutes les personnes qui vivaient des discriminations. Ces luttes ont été portées par des groupes de personnes relativement petits, mais suffisamment forts pour établir un rapport de force. On ne fera pas des féministes de toutes les femmes, ni de tous les hommes. On le sait bien! Cela ne doit pas nous empêcher de remettre en cause les idées préconçues et les stéréotypes. Bref, mesdames, à nous de changer le monde, chacune à notre rythme et à notre façon. C’est pour cela que vous voulez vous engager!

Merci!