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Allocutions | samedi 10 mai 2014

Allocution – Conférence « Femmes en TI : place au leadership

Notes pour une allocution de la présidente du Conseil du statut de la femme, Mme Julie Miville-Dechêne

À l’occasion de la conférence : Femmes en TI : Place au leadership

À Montréal
Le mercredi 14 mai 2014

La version prononcée fait foi.

J’aimerais remercier Mme Pascale Landriault du comité organisateur, qui m’a invitée à cet événement.

Les femmes dans des secteurs non traditionnels

Pouvons-nous considérer les technologies de l’information comme un secteur non traditionnel pour les femmes ? D’abord, qu’entendons-nous par « métiers traditionnellement masculins » ? Il s’agit des domaines d’activité où l’on trouve moins d’un tiers de femmes. Ces professions sont regroupées principalement dans le secteur primaire, mais également dans les secteurs des sciences naturelles, de l’ingénierie, de l’informatique et de la sécurité publique. Donc oui, les TI sont un secteur non traditionnel pour les femmes…

Et les chiffres sont éloquents. Au Québec, les femmes sont moins nombreuses que les hommes dans l’industrie des TI (moins de 25 % de l’ensemble). À la section de Montréal du Réseau Action TI, près de 20 % seulement des membres sont des femmes. Pourtant, les perspectives d’emploi sont très bonnes, puisque ce domaine constitue un secteur d’avenir, toujours en croissance. Et il y a pénurie de main-d’œuvre de haute qualité. On dit même qu’il n’y a pas assez de finissants dans les collèges et les universités pour répondre à la demande du marché de l’emploi.

Mais pourquoi donc les femmes n’y sont-elles pas plus présentes ?

Il y a une multitude de facteurs qui influent sur le choix d’orientation scolaire et professionnelle des filles et des garçons, dont la persistance des stéréotypes sexuels, la socialisation et la division sexuelle du travail. Selon ces stéréotypes, il existerait des valeurs dites « féminines » et des valeurs dites « masculines ». Tout au long du parcours de socialisation des garçons et des filles, ces valeurs sexuées sont transmises (souvent de façon inconsciente) par la famille, les médias et le milieu scolaire. En bout de course, les garçons comme les filles font des choix en fonction des attentes stéréotypées liées à leur sexe.

Les garçons s’orientent plus que les filles vers les professions qui correspondent aux valeurs dites masculines, dont les disciplines à forte teneur technique ou scientifique, un secteur qui mène vers plusieurs des métiers associés aux TI.

Les femmes, tout autant que les hommes, utilisent les technologies de l’information et des communications dans leur vie privée, au travail ou à l’école, mais elles sont encore peu nombreuses à choisir d’y faire carrière. À l’hiver 2011, les filles ne formaient que 9 % des étudiants au programme de baccalauréat en informatique à l’Université du Québec à Montréal, comme à l’École Polytechnique. En fait, les femmes sont sous-représentées en sciences, en technologies, en ingénierie et en mathématiques, toutes des spécialités des TI.

Peut-on évoquer quelques raisons ?

Comme pour les autres métiers traditionnellement masculins, on parle du manque de modèles, de la perception négative de l’industrie, des stéréotypes, de la culture parfois très masculine de certaines entreprises (sortie sportive des employés pour prendre une bière après le travail). Il y a aussi la croyance qu’il s’agit d’un travail très solitaire (seul derrière un écran), alors que souvent les femmes préfèrent le travail d’équipe. Mais surtout, il y a le manque de flexibilité des entreprises. Il est reconnu que certaines grandes firmes exigent de leurs employés une dévotion quasi totale et de très longues heures de travail, ce qui est difficilement conciliable avec une vie de famille.

Le fait de ne pas se retrouver dans ce secteur d’avenir n’est pas sans conséquence dans le cas des femmes, puisque, sur le marché du travail, on accorde historiquement une valeur économique et sociale plus importante au travail masculin qu’au travail féminin. Concrètement, cela se traduit, pour les femmes, par des revenus en général moins importants, des conditions de travail moins intéressantes et des possibilités d’avancement plus restreintes. En matière d’écart salarial en TI, je n’ai toutefois rien trouvé de significatif.

Quant à celles qui s’aventurent sur des terrains plus masculins, plusieurs d’entre elles ont l’impression d’avoir à travailler deux fois plus fort qu’un homme pour se tailler une place, ou encore de devoir sacrifier une partie de leur vie personnelle.

Mon parcours

Je peux vous en parler puisque, comme vous, j’ai eu à faire mon chemin au début de ma carrière dans un monde d’hommes.

J’ai entamé une carrière de journaliste à un très jeune âge. Pendant 20 ans, je n’ai fait littéralement que cela : travailler de très longues heures, acceptant toutes les affectations, sans discuter, déménageant de ville en ville, gravissant ainsi les échelons un à un, sans passe-droit. J’étais une bûcheuse, avec un sale caractère disait-on (les femmes ont moins droit que les hommes à des sautes d’humeur), et j’étais très exigeante envers moi-même et mon entourage. Et cela donnait des résultats en ondes. Je n’ai jamais invoqué ma vie personnelle pour refuser une affectation. Disons-le clairement, j’étais ambitieuse, et je ne croyais pas que je pourrais me démarquer dans la carrière si j’avais des enfants.

À la fin de la trentaine, j’ai voulu fonder une famille et nous avons eu notre premier enfant. Comme je voulais voir mon enfant, j’ai renoncé à ma carrière de correspondante à l’étranger — j’étais à Washington à ce moment — pour revenir à Montréal, où vivait mon mari. Comme journaliste à Montréal, il a été nettement plus facile pour moi de concilier un travail que j’adorais et de jeunes enfants. Mais pas si facile que cela. Quand il a été question de m’envoyer en zone de guerre, j’ai réfléchi longtemps et j’ai conclu que mon nouveau statut de mère ne me permettait pas de prendre ces risques. Bref, j’ai commencé à me heurter aux obstacles auxquels toutes les femmes qui tentent de concilier travail et famille se heurtent. Rien d’original. Difficulté à obtenir une promotion, déchirements intérieurs, peur des affectations de dernière minute qui compliquaient ma vie, peur de ne plus avoir de défis professionnels.

J’ai choisi de faire un virage professionnel à 180 degrés pour sortir de ce cul-de-sac et bien vivre mes deux vies. Je suis devenue d’abord ombudsman de Radio-Canada, un poste où on est appelé à répondre aux plaintes des citoyens sur les reportages et à évaluer si le journaliste a fait ou non des erreurs.

Par la suite, je suis devenue présidente du Conseil du statut de la femme, un organisme gouvernemental de défense des droits des femmes. Par le fait même, je suis devenue gestionnaire de 40 fonctionnaires — moi qui n’avais jamais rien géré de ma vie! — et je dois maintenant partager mon temps entre Québec et Montréal, car le Conseil est basé à Québec. Tout un défi, mais je vous dirais que j’ai été choyée par la vie, car c’est un privilège pour moi de pouvoir encore apprendre un nouveau métier à la mi-temps de la vie.

Comment augmenter le leadership des femmes dans un domaine où elles sont si peu nombreuses?

Parmi les questions qui me préoccupent depuis mon entrée en poste en tant que présidente du Conseil, il y a la suivante : Comment augmenter le nombre de femmes dans les secteurs traditionnellement masculins ? Mais surtout, comment augmenter le leadership de celles qui y sont pour ainsi créer des modèles pour les autres ?

Une enquête sérieuse a démontré que les femmes ne postulaient pas pour un emploi si elles n’avaient pas au moins 80 % des compétences requises. Les hommes, eux, n’hésitent pas à postuler dès qu’ils ont 50 % des compétences requises.

Cet écart est significatif et montre bien les freins qui nous ralentissent dans ce monde compétitif, notamment le manque de confiance en soi.

Pourquoi avons-nous moins confiance en nous ? C’est une question de socialisation et c’est ce qui est le plus difficile à changer, car nous sommes parfois inconscientes des stéréotypes (encore) que nous reproduisons dans l’éducation de nos propres enfants. En gros, les garçons sont poussés à se dépasser physiquement, alors qu’on valorise chez les filles ce qu’on appelle le caring, le fait de s’occuper des autres, la modestie. Si ce n’est pas les parents, c’est la société — école et autres institutions – qui transmet ces modèles qui ont un impact tout au long de notre vie. Je suis consciente qu’il y a des progrès — mais lents — sur ces questions.

Donc, oui, la société doit changer. Il est anormal que les employeurs jugent davantage les femmes candidates sur leurs expériences passées et les hommes candidats sur leur potentiel futur. Il est inacceptable que des jeunes femmes fassent l’objet de discrimination à l’embauche parce que les employeurs prévoient qu’elles vont prendre des congés parentaux plus longs que les jeunes hommes.

Je citerai ici une femme bien connue du domaine des TI! Sheryl Sandberg, numéro 2 de Facebook, dans son livre à succès Lean in, incite les jeunes femmes à modifier leur attitude, à être plus fonceuses et à accepter d’emblée les promotions même si bien sûr cela va compliquer leur vie personnelle.

Il est clair qu’en dépit de notre socialisation, il nous faut prendre des risques professionnels. Je crois que chez les plus jeunes femmes, la confiance en soi est davantage au rendez-vous, tant mieux. Il faut changer, s’adapter, pour que le milieu de travail nous ressemble davantage. Car c’est quand on est dans les hautes sphères de la direction qu’on peut changer la philosophie des entreprises sur les questions de genre.

En ce sens, Monique Leroux, à la tête de Desjardins, fait figure de modèle. Elle a fait adopter une politique d’engagement volontaire afin que les C. A. des caisses visent la parité femmes-hommes. Elle aussi revient sur cette question de confiance en soi. Dans un texte publié dans Châtelaine, « Six conseils à ma fille » (qui a 17 ans), elle dit : « Fais-toi confiance ». On a souvent plus de moyens et de possibilités qu’on imagine. Les femmes doivent prendre plus de place et avoir davantage d’audace.

Ce que fait le Réseau Action TI Montréal est également un exemple de pratique gagnante pour attirer davantage de femmes dans le milieu. L’organisation d’activités comme celles-ci, qui s’adressent particulièrement aux femmes, permet non seulement le réseautage, mais aussi la valorisation du travail des femmes. Des tribunes comme celleci, qui donnent la parole à des femmes inspirantes comme celles que vous allez entendre, contribuent à créer des modèles pour les autres et à attirer de nouvelles venues.

Il faut aussi démystifier le monde des TI qui, avouons-le, peut parfois sembler flou. À mon avis, autant les filles que les garçons connaissent mal la panoplie des emplois associés à ce domaine.

Au-delà de la fausse image du nerd ou du geek qui passe des heures devant son écran, il y a tout un monde à découvrir! Il faut simplement faire un effort supplémentaire pour le faire découvrir aux filles, qui ne sont pas toujours attirées par des disciplines à forte teneur technique ou scientifique, mais qui ont le potentiel de transformer l’industrie si on leur en donne la chance.