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Allocutions | jeudi 19 juin 2014

Allocution – Journée de réflexion sur l’image corporelle et l’ethnicité

Notes pour une allocution de Mme Julie Miville-Dechêne présidente du Conseil du statut de la femme

À l’occasion d’une journée de réflexion sur le thème :
« Une image corporelle saine et diversifiée : le défi d’être soi, au-delà des différences »
présentée par l’Alliance des communautés culturelles pour l’égalité dans la Santé et les Services sociaux (accésss)

Montréal, le jeudi 19 juin 2014

La version prononcée fait foi.

C’est avec plaisir que j’ai accepté l’invitation de venir réfléchir avec vous au sujet de l’image corporelle et de la façon dont l’ethnicité intervient dans notre compréhension de ce qu’est une image corporelle saine et diversifiée.

À titre de présidente du Conseil du statut de la femme, je dirige un organisme public de recherche et d’information, qui documente les conditions de vie des femmes. Notre rôle, c’est de mettre en lumière les inégalités persistantes entre les femmes et les hommes, et de réfléchir à des moyens pour soutenir toutes les Québécoises dans leur cheminement, quelle que soit leur origine. Par exemple, nous venons de publier un avis sur l’union de fait – les deux tiers des enfants de la province naissent en dehors du mariage – et nous demandons une meilleure protection, au moment de la rupture, de celles et de ceux qui ont consacré plus de temps à la famille qu’à leur carrière. Nous travaillons aussi sur une recherche qualitative portant sur l’intégration au marché du travail québécois des Maghrébines – une communauté qui vit davantage de chômage que les femmes nées ici, en dépit d’une scolarisation plus élevée.

Au Québec, on a beaucoup parlé, au cours des dernières années, de l’importance de voir dans les médias des images de corps diversifiées. Un bon exemple de ces efforts de sensibilisation est la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée. En 2007 et 2008, des pétitions avaient été déposées à l’Assemblée nationale par des jeunes femmes, pour inciter le gouvernement à agir sur les causes sociales de l’anorexie et à inviter l’industrie de la mode à se remettre en question. Le gouvernement a lancé sa charte en ligne en 2009. Celle-ci compte 24 000 signataires, notamment des designers de mode comme Marie Saint Pierre et Christian Chenail, mais aussi des griffes comme Myco Anna, Melow et Voyou et des magazines comme Clin d’œil, Cool et Châtelaine. Tous se sont engagés à ne pas faire la promotion de la maigreur extrême.

À cela s’ajoute une série d’initiatives – prix et défilé de la diversité corporelle – pour toucher les jeunes de 14 à 17 ans.

Le mouvement est international : Israël a même légiféré pour exclure les mannequins extra-maigres des défilés.

Cette charte québécoise non contraignante est un pas dans la bonne direction : elle met l’accent sur le fait que la maîtrise du poids est un des axes majeurs du contrôle du corps des femmes. Il s’agit d’un enjeu au cœur de la réflexion féministe. Le corps des femmes est contrôlé de nombreuses manières, qu’il soit question de poids, de droits reproductifs, de procréation assistée, de vieillissement. Le contrôle du corps des femmes est un enjeu qui traverse plusieurs luttes féministes, et la Charte pour une image corporelle saine et diversifiée alimente cette réflexion. Mais il faudra beaucoup plus pour renverser la vapeur étant donné la puissance des images dont nous sommes bombardés.

D’entrée de jeu, il faut se rappeler que les normes corporelles adoptées par une société donnée sont construites par celle-ci. Les critères qui constitueront l’idéal à atteindre et qui définiront ce qui est socialement considéré comme étant la beauté sont le fruit de l’interaction de différentes forces sociales. Les médias jouent un rôle fondamental dans ce processus. Et toute une industrie de la beauté tire profit de ces normes sociales complètement subjectives.

Les magazines, les vidéoclips et les films pour adolescents diffusent à profusion une vision stéréotypée de l’idéal de beauté. De façon générale, cet idéal de beauté est représenté par un corps mince et séduisant, sans imperfection et bronzé. Dans les 30 dernières années, le corps qui représente l’idéal de beauté féminine s’est considérablement aminci; il y a 30 ans, le poids moyen des personnages féminins était de 8 % moins élevé que le poids moyen des femmes dans la population, alors qu’il se situe maintenant à 23 % de moins. C’est donc dire que les personnages féminins dans les séries sont beaucoup plus minces que la moyenne des femmes.

Le message véhiculé est le suivant : « Si vous voulez être à la mode, vous devez ressembler à ça. Et pour y arriver, voici ce dont vous avez besoin. » Or, ces modèles possèdent pour la plupart la caractéristique d’être inatteignables. D’une part, les mannequins de l’industrie de la mode que présentent les magazines, les comédiens choisis pour les publicités tout autant que les personnes qui se retrouvent dans les émissions de téléréalité sont retenus, notamment, en raison du fait qu’ils correspondent aux critères de beauté socialement reconnus, ou qu’ils s’en approchent. D’autre part, les photos de magazines et de publicités sont, pour la plupart, modifiées par des retouches informatiques pour correspondre aux normes attendues. Ces images deviennent des modèles que personne ne peut atteindre, mais qui sont socialement convoités. Comme cet idéal corporel se retrouve dans tous les médias qui intéressent les jeunes, il est difficile d’y échapper, et cela rend encore plus percutant le message de la minceur à tout prix1.

Et l’ethnicité dans tout ça?…

Une lacune du discours québécois sur la diversité corporelle réside toutefois dans le fait qu’on n’aborde pas les aspects d’une image corporelle saine et diversifiée liés à la diversité ethnique et à la couleur de peau. Bref, on a l’impression que c’est une réflexion taillée sur mesure pour les femmes blanches…

Pour que cette réflexion se fasse de façon plus large, et pour que les femmes non blanches soient partie prenante du processus, il nous faut d’abord reconnaître que le contrôle du corps des femmes s’exerce différemment selon les régions du monde et selon les cultures. D’où l’importance aussi d’avoir une analyse qui reconnaît à la fois les oppressions liées au genre, mais également à l’ethnicité, à l’âge, au handicap, à la pauvreté, etc.

Un exemple de la façon dont la réflexion sur la diversité corporelle exclut généralement les personnes non blanches : au Québec, on a interdit les salons de bronzage aux moins de 18 ans, mais les produits blanchissants pour la peau sont toujours permis. Ça peut sembler banal, en apparence, mais ça cache une triste croyance : avoir la peau sombre est négatif, les personnes non blanches sont moins belles, moins désirables. La chanteuse internationale Beyoncé, dont l’image de marque repose sur un discours d’autodétermination, de pouvoir personnel et d’autonomie, n’a pas échappé à ce présupposé. Des images d’elle où on peut voir sa peau beaucoup plus pâle que sa couleur naturelle, et des cheveux blonds, circulent souvent. Qu’il s’agisse d’un geste volontaire de sa part, ou encore d’une technique de marketing, cela importe peu : le message envoyé est qu’il est possible, voire souhaitable, de renier son héritage ethnoculturel pour réussir dans les sociétés occidentales.

Ce phénomène, qu’on appelle white washing en anglais2, peut être comparé à celui des idéaux de minceur extrême, et touche les femmes de couleur de façon particulière. En Asie du Sud, par exemple, des actrices de Bollywood font la page couverture des magazines, mais avec le teint et les cheveux pâlis. C’est le cas notamment d’Aishwarya Rai Bachchan, qui faisait la page couverture du magazine Elle, en 20103.

En faisant la recherche pour cette présentation, j’ai par curiosité tapé dans Google les mots « Face Whitening Cream ». La recherche a donné 5 750 000 résultats en 4 dixièmes de seconde… Des exemples de ce que j’ai trouvé (je traduis) :

  • « Les 6 meilleurs produits éclaircissants pour la peau »
  • « Comment pâlir votre peau en 14 étapes (avec photos explicatives) »
  • « Le top 3 des meilleures crèmes blanchissantes de 2013 révélé! »

Je peux comprendre que certaines personnes ayant un teint inégal soient tentées d’utiliser ce type de produit pour être plus à l’aise avec leur peau. Je ne veux pas stigmatiser les personnes qui ont recours à ces techniques. Mais il faut s’interroger : qu’est-ce que la tendance au white washing des femmes de couleur dans les médias a comme effets sur notre conception de la beauté et de la diversité corporelle ?

Les femmes noires en particulier font aussi face à des discriminations liées à leur chevelure, frisée et crépue. Les femmes noires que l’on voit dans les médias n’arborent que rarement leur chevelure naturelle, la lissant plutôt avec des produits qui peuvent être toxiques. Parmi les plus connues, Michelle Obama, Beyoncé, Kerry Washington.

Dans la revue Découvrir de l’ACFAS, on peut lire ceci : « La chercheuse Ida Ngueng Feze de l’Université McGill rappelle que cette volonté de se conformer aux critères de beauté occidentaux ne se fait pas sans risques. En octobre 2010, Santé Canada émettait un avis contre le produit de lissage des cheveux à la kératine Brazilian Blowout, qui dépassait de 42 fois la limite de formaldéhyde acceptée dans les cosmétiques. L’exposition à ce composé organique, en plus d’être reconnue pour sa toxicité, est aussi une importante cause de cancer4. »

Pour toutes ces raisons, la diversité corporelle ne peut, et ne doit, être réfléchie uniquement en fonction de standards de beauté blancs. Les leaders de l’industrie de la mode, du cinéma, les politiciens et politiciennes doivent se questionner :

  • Quelle place donne-t-on aux personnes de couleur dans la construction des canons de beauté dans les sociétés occidentales ?
  • Et ultimement, comment peut-on, comme collectivité, accorder à ces personnes l’espace et la légitimité qui leur reviennent pour qu’elles puissent remettre en question les standards blancs de ce qu’est une image corporelle saine ?

Merci de votre attention!

1 Avis Le sexe dans les médias, p. 37 : http://www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis-le-sexe-dansles-medias-obstacle-aux-rapports-egalitaires.pdf

2 http://www.adiosbarbie.com/2012/02/why-are-we-still-whitewashing/

3 http://www.dailymail.co.uk/femail/article-1341257/Race-row-fashion-bible-Elles-cover-shoot-Bollywodactress-skin-whitened.html?ITO=1490

4 http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2014/05/lisse-crepu-retour-naturel-femmes-noires