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Allocutions | lundi 1 juin 2015

Allocution – Congrès international sur l’immigration, l’intégration et l’inclusion

Notes pour une allocution de la présidente du Conseil du statut de la femme, Mme Julie Miville-Dechêne

La participation au marché du travail des femmes immigrées du Maghreb : une étude de cas


Le 1er juin 2015, Québec

La version prononcée fait foi.

Introduction

Bonjour à toutes et à tous,

C’est pour moi un plaisir de prendre la parole à ce panel aux côtés de mesdames Carol-Anne Gauthier et Sonia Ben Soltane. Je remercie aussi le comité organisateur du colloque de m’avoir invitée à vous présenter notre étude sur la participation au marché du travail des femmes immigrées du Maghreb. Cette étude est une initiative de Pierrette Beaudoin, chercheuse du Conseil du statut de la femme aujourd’hui à la retraite, d’où ma présence.

Avant de vous parler de cette étude, un mot sur l’organisme que je dirige. Le Conseil du statut de la femme est un organisme gouvernemental de consultation et de recherche bénéficiant d’une grande autonomie. Sa mission est de conseiller le gouvernement du Québec.

L’action du Conseil du statut de la femme est diverse :

  • Il documente et illustre les conditions de vie des Québécoises par des études et des recherches – l’étude sur les femmes maghrébines répond tout à fait à cet objectif.
  • Il transmet des avis au gouvernement en se prononçant sur des projets de loi, des politiques ou des actions concernant certains enjeux qui touchent les droits des femmes et leur accès à l’égalité avec les hommes.
  • Il participe aux débats publics concernant les grands enjeux qui interpellent les femmes : allocutions et activité dans les médias sociaux.

Présentation du contexte de l’étude sur la participation des femmes maghrébines au marché du travail

Pourquoi choisir de réaliser une étude au sujet des femmes immigrées d’origine maghrébine?

  • Premièrement parce qu’elles sont nombreuses!
  • Entre 1995 à 2006, le nombre de femmes immigrantes nées au Maghreb a quintuplé au Québec.
  • Lors du recensement de 2011, plus de 134 000 personnes se sont déclarées d’origine ethnique maghrébine; la moitié d’entre elles sont des femmes.
  • La grande majorité (presque 90 %) de la population d’origine maghrébine se concentre dans la région de Montréal. La deuxième région en importance est celle de Québec, qui regroupe 3,4 % des membres de cette communauté.
  • Ensuite, le Conseil du statut de la femme s’est intéressé aux femmes d’origine maghrébine parce qu’elles vivent des difficultés particulières en emploi. Pourtant, la moitié des immigrantes arabes ont un diplôme postsecondaire, le tiers un diplôme universitaire.
  • Dans une étude de 2012 du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, on observait que le taux d’emploi des femmes arabes est inférieur à celui de l’ensemble des femmes immigrées.
  • Leur taux de chômage dépasse de 5 points de pourcentage celui des femmes immigrées des minorités visibles, et il est environ trois fois supérieur à celui de l’ensemble des femmes du Québec.
  • Algériennes : taux de chômage de 19,7 %; Tunisiennes : 20,3 %.

Les femmes immigrées de la région du Maghreb sont un groupe en croissance dont nous ne connaissons que peu de choses.

  • Notre recherche qualitative a été réalisée en 2013, avant le débat « Charte des valeurs québécoises ». Elle est basée sur des entrevues faites auprès de 22 femmes. On ne peut donc pas généraliser leurs récits à l’ensemble des femmes immigrantes maghrébines, mais ce qu’elles nous ont confié correspond de près à ce qu’on trouve dans la documentation sur le sujet. On leur a donné la parole afin de mieux comprendre les difficultés qu’elles ont rencontrées à leur arrivée au Québec et particulièrement dans leur cheminement professionnel. Ma présentation s’articulera donc autour de ce que ces femmes nous ont révélé concernant les différentes barrières qu’elles ont rencontrées.

Présentation des principaux constats de l’étude

1) Un premier constat soulevé par les femmes interviewées dans le cadre de cette étude :

Il existe un écart important entre leurs aspirations avant leur arrivée au Québec et la réalité, une fois qu’elles sont installées ici.

  • Les femmes rencontrées pensent que le gouvernement devrait fournir, en amont du processus migratoire, de l’information plus réaliste et plus juste sur la société québécoise et le marché du travail. Selon elles, ce manque d’information constitue un obstacle à leur intégration.
  • Les femmes estiment que le recrutement des immigrants doit être mieux arrimé aux besoins du marché. Plusieurs ont été désillusionnées à leur arrivée ici, par rapport à leurs chances de trouver un emploi.
  • Elles pensent que le Québec a davantage besoin de main-d’œuvre qualifiée (techniciens) que de professionnels.
  • Plusieurs d’entre elles estiment avoir été leurrées par une fausse représentation des besoins du marché.

« Moi, j’ai mis huit ans pour faire l’immigration. Vous donnez des exigences extraordinaires, pour après nous dire : “Allez refaire vos études.” Tenez, moi, je leur ai dit : “Dans mon pays, au Maghreb, il y a plein de gens qui sont diplômés, c’est des techniciens, c’est de la main-d’œuvre. Vous voulez de la main-d’œuvre? Prenez ceux-là, ils viendront, il y a pas de problème. Mais, ne faites pas rêver les gens […].” » (Malika)

2) Autre constat de cette étude :

Il existe plusieurs barrières à la participation des femmes maghrébines au marché du travail (personnelles, familiales, structurelles).

Premièrement, des barrières d’ordre personnel :

  • La discrimination fondée sur l’ethnicité, la race et la religion constitue un obstacle majeur à l’intégration socioéconomique.

« Le fait d’être arabe, en général, ça nuit à votre carrière. Ah oui. On peut pas s’intégrer comme ça, là, parce que les gens croient qu’on est incompétents. On n’est pas compétents. On n’a pas été instruits. On n’a pas fait des études. C’est comme si on était bornés. Pourquoi vous nous avez fait venir ici si vous croyez qu’on n’est pas capables de faire ce que font les autres? Ils nous donnent pas la possibilité de s’intégrer. » (Najma)

  • Autre barrière d’ordre personnel : dans les sociétés maghrébines, comme ailleurs, les inégalités entre les sexes sont adoptées par les hommes et par une majorité des femmes.
  • Des musulmanes vivent régulièrement des épisodes de discrimination parce qu’elles ne correspondent pas à l’idéal de la femme québécoise.
  • La visibilité religieuse, particulièrement le port du voile, peut faire obstacle à l’insertion professionnelle.

« Là, voilà, je me présente avec un foulard, déjà il y a un préjugé. […] La plupart des gens, une fois qu’ils te voient avec un foulard sur la tête ou bien avec une barbe, là, ils te jugent tout de suite. C’est comme un voile ou bien une barbe, c’est égal au terrorisme. » (Hakima)

Les femmes doivent aussi affronter des barrières d’ordre familial :

  • Les normes de genre (différenciées femmes-hommes) sont clairement établies dans les sociétés maghrébines. Au sein d’un couple, les attentes à l’égard des femmes et des hommes sont très différentes.
  • Le rôle des femmes est nettement associé au travail parental et domestique.
  • Dans cette dynamique, l’insertion professionnelle des femmes est souvent considérée comme secondaire.
  • La hiérarchie entre les sexes a pour résultat la mise en priorité de la carrière ou de l’activité salariée des hommes. Ils sont perçus comme les pourvoyeurs, alors que les femmes, elles, sont les éducatrices « naturelles » des enfants et animatrices « naturelles » des réseaux sociaux, familiaux ou autres.

« Quand ils viennent ici, les hommes sont mêlés entre deux cultures : entre leur culture et la culture québécoise, où la femme partage les responsabilités, si vous voulez. Alors, ils voient en nous qu’on doit être la femme qui cuisine, qui élève les enfants, qui fait tout. Comme en Algérie. Mais, en même temps, comme la femme québécoise. Alors ça… » (Nassima)

  • En raison de tout cela, les femmes sont parfois contraintes de mettre leur carrière en veilleuse.

« Mais ce qui est gênant, c’est que parfois, c’est le mari, il s’oppose à l’activité de sa femme. Il dit : “Non, tu ne travailles pas. Tu t’occupes des enfants et tu fais ceci et cela.” Et moi, c’est moi qui prends en charge toute la responsabilité financière. » (Dalila)

Avant de dénicher un emploi, les femmes d’origine maghrébine doivent aussi faire face à des obstacles d’ordre institutionnel :

  • En tête de liste des préoccupations? La dévaluation des diplômes obtenus dans le pays d’origine des personnes.
  • Par exemple, alors que ces femmes immigrées étaient, dans leur pays d’origine, ingénieures, enseignantes, analystes financières ou biologistes, beaucoup sont actuellement :
    • techniciennes;
    • adjointes administratives;
    • interprètes;
    • employées de services à la clientèle.

« Donc, j’ai travaillé, pour à peu près […] trois mois, dans un centre d’appels. On vendait des assurances […]. Il y avait des gens d’Algérie, d’Afrique, de Mauritanie, il y en avait de la Tunisie, des Marocains […]. La plupart que j’ai connus là, la plupart étaient des universitaires. » (Nassima)

  • Sans surprise, les conditions de travail des femmes interviewées sont de faible qualité.
  • Elles se retrouvent la plupart du temps dans un marché du travail caractérisé par :
    • la sous-traitance;
    • l’externalisation des services;
    • le recours aux agences de placement;
    • la flexibilité et la polyvalence;
    • le temps partiel et le travail temporaire;
    • la non-syndicalisation;
    • l’absence de protections sociales;
    • la précarité salariale;
    • la surcharge de travail, etc.
  • Des lacunes dans l’adaptation des services ont été relevées, notamment dans l’accompagnement offert par Emploi-Québec.

« Oui, l’information a beaucoup manqué. Et c’est ça qui a reculé et qui a retardé notre chemin, à mon mari et moi […]. La mauvaise information qu’on avait, le mauvais encadrement. Parce qu’habituellement, c’est Emploi-Québec qui encadre les immigrants quand ils viennent. Quand on va chercher un travail ou une formation, si on n’a pas bien demandé la bonne information, on devrait avoir la bonne information à partir de chez eux. C’est là qu’on devrait avoir l’information. » (Nadia)

Conclusion

  • Un grand constat se dégage finalement : l’écart entre les aspirations des femmes immigrées maghrébines rencontrées et la réalité est grand. Une question se pose alors : comment réduire cet écart entre les aspirations des femmes (aspirations conformes à leur niveau de scolarité) et la réalité du marché du travail?
  • Par exemple, les résultats de notre étude font ressortir l’importance du travail atypique chez les femmes immigrées maghrébines et la précarité qui y est associée, ce qui a déjà été dit dans notre avis de l’an 2000 intitulé Emploi atypique cherche normes équitables. Malgré le fait que l’enjeu du travail atypique suscite de l’intérêt dans plusieurs organisations gouvernementales, tous les efforts possibles doivent continuer d’être déployés pour assurer la protection des travailleuses et travailleurs recrutés par des agences de placement.
  • Malgré les programmes et les services offerts par les organismes gouvernementaux et du milieu communautaire pour faciliter l’intégration socioéconomique, les femmes immigrées maghrébines rencontrées subissent le sous-emploi et le chômage.
  • Il s’agit d’une question importante et complexe qui mériterait que le ministère de l’Immigration élabore une stratégie pour soutenir l’intégration au marché du travail des femmes immigrées maghrébines.